« L’objectif de WWF est de pousser les pays à relever leurs ambitions dès 2020 »

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Pascal CanfinEntretien avec Pascal Canfin, directeur général de WWF France

C’était annoncé : la question des transferts financiers entre le Nord et le Sud durant la Cop21 serait l’une des clefs de l’accord de Paris. Lancé à Copenhague en 2009, l’objectif des 100 milliards de dollars était dans toutes les têtes. Sans progrès significatif dans ce domaine, il serait difficile d’embarquer les pays en développement dans un accord sur le climat. La marche vers le sommet de Paris a bien débouché sur des avancées sur la question financière. Sont-elles suffisantes ? Que reste-t-il à faire ? 

À Paris, a-t-on avancé significativement dans le domaine de la solidarité climatique internationale ?
Les avancées ont surtout eu lieu lors de la préparation de la Cop 21. Il y a deux ans, un certain nombre d’États ne prenaient pas au sérieux l’objectif des 100 milliards de dollars de transferts vers les pays du Sud. À leurs yeux, c’était un objectif secondaire. L’objectif essentiel était les fameux trillions nécessaires à décarboner les investissements [certains experts avancent le chiffre de 90 trillions, soit 90.000 milliards, sur une très longue période (1) NDLR]. Cela aurait été une grave erreur. Et cela n’a pas été, heureusement, le choix de la présidence française. Lors de la préparation du sommet de Paris, celle-ci a fait des pieds et des mains pour obtenir des engagements supplémentaires pour se rapprocher de l’objectif des 100 milliards de dollars. En septembre à New York, puis en octobre à Lima, cela a clairement porté ses fruits. Nous sommes actuellement parvenus à environ 85 milliards par an d’ici à 2020.

De tels chiffres sont cependant contestés…
L’objectif des 100 milliards était purement politique, alors il y a un débat sur ce que l’on comptabilise ou pas. Il me semble légitime d’inclure non seulement tous les financements publics, issus par exemple des banques multilatérales de développement [la Banque mondiale par exemple, NDLR], mais aussi les investissements privés qui n’auraient pas eu lieu sans une impulsion publique. Lorsqu’un investisseur privé finance, au Burkina Faso, une centrale nucléaire qui n’aurait jamais vu le jour sans les garanties, les études techniques et les prêts à taux concessionné apportés par une banque de développement, cela peut être comptabilisé dans les 100 milliards. Avec une telle méthode, retenue par l’OCDE, on peut avancer une fourchette plausible de 80 à 90 milliards de transferts Nord-Sud.

Financer des projets adaptés à un mode de développement “bas carbone” et résilients au changement climatique

À quoi vont servir ces 100 milliards ?
Ils vont d’abord financer des projets d’atténuation (mitigation, en anglais) des émissions de gaz à effet de serre : transports collectifs dans les villes, développement des énergies renouvelables, etc. Ils vont aussi servir à monter des projets d’adaptation aux effets du changement climatique : constructions de digues, approvisionnements en eau dans des zones menacées par la sécheresse, etc. Bref il s’agit de financer des projets adaptés à un mode de développement “bas carbone” et résilients au changement climatique. Mais cet argent permettra également de faire du capacity building, autrement dit aider les États des pays du Sud à produire des politiques publiques intégrant la question climatique. Il ne suffit pas de construire une centrale solaire, encore faut-il qu’elle émerge d’un appel d’offres efficace, que la centrale puisse être raccordée au réseau et son énergie achetée par un opérateur d’électricité. Ces compétences prennent du temps à se construire. L’Afrique du Sud a par exemple reçu beaucoup de soutien pour acquérir des savoir-faire techniques qui lui ont permis de donner une véritable impulsion aux énergies renouvelables. Sans transferts de savoir-faire vers le Sud, il y aura quelques beaux projets renouvelables mais pas de changements de fond.

Certains observateurs ont signalé que les pertes et dommages liés aux changements climatiques n’ont pas correctement été pris en compte. De quoi s’agit-il ?
Même si les pays s’adaptent au changement climatique, il y aura de toute façon des catastrophes. Qui va en assumer les conséquences financières ? C’est tout l’enjeu des « Pertes et dommages ». La question monte en puissance Cop après Cop. Cela montre malheureusement que les effets du changement climatique se font de plus en plus sentir. Cela va devenir une priorité, voire la priorité pour les pays les plus touchés. Est-ce que les pays du Nord accepteront de payer la facture ? C’est un combat qui est largement devant nous. Il est d’autant plus crucial que les efforts des pays du Nord sont insuffisants à l’heure actuelle. Non seulement leurs engagements ne suffisent pas à limiter le réchauffement à + 2°, mais encore le financement de l’adaptation est actuellement le parent pauvre de la finance climatique, dans la mesure où elle refuse presque exclusivement sur des financements publics. On comprend que la question des Pertes et dommages soit sur la table.

Quel bilan général faites-vous de Cop21 ?
L’accord de Paris a été salué par les acteurs qui suivent les négociations climatiques depuis des années. Cet accord a cependant une grande lacune : il n’est pas assez ambitieux à court terme. À long terme, il avance une vision de l’économie post-carbone. Mais on ignore comment les économies peuvent converger vers cet objectif, alors que celui-ci suppose des engagements beaucoup plus ambitieux de la part des gros émetteurs. L’objectif de WWF est de pousser un certain nombre de pays à relever leurs ambitions dès 2020. François Hollande s’y est engagé dans son discours de clôture, nous allons veiller à ce qu’il tienne promesse. Mais quid de la Chine, des États-Unis, de l’Union européenne ?

La question financière sera-t-elle décisive ?
Parmi les objectifs centraux de l’accord figure la transformation des flux financiers. Les investissements destinés à satisfaire la demande d’énergie et de transport s’élèvent à 5.000 milliards de dollars par an. Si cette somme continue à s’investir dans des infrastructures carbonées nous demeurerons piégés dans une trajectoire à plus de 3° de réchauffement. La question essentielle est de décarboner ces investissements.

Propos recueillis par Xavier de la Vega

(Lire au sujet de cette somme colossale le rapport remis au Président de la République)

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