Au Tréport, le match inégal des éoliennes et des pêcheurs

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Le bassin du Tréport. Photo: PHB/JDCDepuis le Tréport, en Seine Maritime, on peut apercevoir le clocher de l’église de Cayeux dans la Somme. Pourtant, il ne fait que trente mètres de haut. Les soixante deux éoliennes que le groupe Engie prévoit d’implanter au large du Tréport à une distance plus ou moins équivalente entre Cayeux et le Tréport, culmineront à plus de deux cents mètres, suturant littéralement l’horizon de leurs pales mobiles. Pour qui s’inquiéterait du panorama, la démonstration est limpide. Olivier Becquet,  gérant de la coopérative des pêcheurs et l’un des représentants de la profession pour la Haute Normandie, sait que l’argument peut porter jusqu’à Paris et donc indirectement défendre la pêche locale qu’il estime menacée.

Quand on quitte Paris pour rejoindre le Tréport, impossible de rater la transition énergétique à l’œuvre. A partir de Beauvais et jusqu’à destination, les éoliennes ponctuent le paysage. Ce n’est certes pas illogique dans cette région venteuse.

Lorsque l’on arrive sur le bassin du Tréport, au pied de l’office de tourisme, impossible également de ne pas apercevoir, en face, les affiches de la coopérative de pêche criant à « l’escroquerie écologique » représentée par le projet d’implantation d’un parc d’éoliennes au large, pour un investissement toisant les deux milliards d’euros.

Olivier Becquet se fait pédagogique et montre la zone de travail des pêcheurs qui s’affiche en  rouge sombre. Sous cette superficie maritime, le faible fond (une vingtaine de mètres) est composé de ridins, un relief littéralement « ridé » qui constitue la zone de reproduction privilégiée des poissons.

La zone de pêche visée. Le petit rectangle à droite représente la zone minée. Photo: PHB/JDC

La zone de pêche visée. Le petit rectangle à droite représente la zone minée. Photo: PHB/JDC

Le parc des éoliennes serait installé sur une zone rectangulaire face au Tréport, connue pour être un déversoir à mines et différents engins explosifs datant de la dernière guerre mondiale. Cela peut paraître étrange dès lors qu’il faudra fixer dans le sol d’énormes pieux visant à stabiliser les pylônes mais c’est ainsi. Ce qui est sûr c’est que les poissons y vivent à l’aise et que les pêcheurs qui travaillent le secteur ont l’habitude de remonter ces engins de morts dans leurs filets sans que cela ne les émeuvent particulièrement. A entendre Olivier Becquet, Engie en avait fait un argument consistant à dire « c’est trop dangereux pour vous donc on ne vous dérangera pas ».

Le Tréport compte 50 bateaux de pêche qui ramènent bon an mal an 5000 tonnes de poissons. Et pour eux, les éoliennes sont une catastrophe. Deux à trois ans de travaux à partir de 2019, feront fuir le trésor halieutique local, abîmeront les fonds, ce qui fait craindre de surcroît aux pêcheurs une sorte de chômage technique qui pourrait s’étendre au-delà de la période d’installation si d’aventure les poissons ne revenaient pas.

Olivier Becquet est alarmiste, avec la désagréable impression d’être manipulé ou pris pour un imbécile. Une première expérience, au large de Fécamp, s’était pourtant bien passée. Les pêcheurs avaient signalé une zone qui ne mettait pas en danger leur travail et l’opérateur avait suivi leurs recommandations. Alors que l’enquête publique, préalable indispensable aux travaux, est prévue pour l’année prochaine et après trois mois de « concertation » achevée l’été dernier, le pessimisme est de mise.

Dans ce type d’affaires le combat est inégal. Face aux pêcheurs il y a le monde politique qui s’emploie à concrétiser l’après Cop21, le monde industriel qui veut laver plus vert que vert avec des moyens de communication très importants et le petit monde des pêcheurs qui revendique une légitimité sur le plan écologique tout en défendant ses moyens de subsistance.

Bien que passablement usée la manipulation se répète sur à peu près tous les projets d’ampleur. Dans un premier temps on annonce le projet et on laisse venir les opposants. Dans un deuxième temps il est demandé à cette opposition de réfléchir à une alternative. S’ils le font, ils accréditent au passage la nature du projet. La ficelle est un peu grosse mais cela fonctionne le plus souvent.  En conscience, les pêcheurs ont joué le jeu et proposé une autre zone au large de Dieppe, bien moins poissonneuse et davantage venteuse. Problème, elle dérangerait la vue pour certains…

Le transit énergétique, concept louable en soi, écrase tout sur son passage. Dans les pages de Paris-Normandie, l’élu écologique local déclarait: « C’est un projet majeur pour répondre aux enjeux liés à la transition énergétique, mais aussi en termes de création d’emplois et de développement d’une nouvelle filière industrielle dans notre région ».

Après le transit énergétique, « l’emploi » est l’autre sauf-conduit destiné à passer là d’autres ne sont pas d’accord. Mais la coopérative de pêche a fait ses comptes. « Au départ, souligne Olivier Becquet, « on parlait de 15.000 emplois, à la dernière réunion de concertation, le chiffre est tombé à trois mille et il n’en resterait plus que 120 une fois les travaux terminés« . Et c’est « sans compter les destructions chez nous, renchérit Didier Laurent président de la coopérative, car combien restera-t-il de pêcheurs après un long temps de chômage technique? ». Au Tréport, la pêche fait vivre 250 personnes embarquées et environ 2000 à terre.

Les pêcheurs ne sont pas contents, eux qui sont directement concernés par la préservation de la nature, eux à qui l’on demande de rejeter du poisson mort en mer lorsque les quotas sont dépassés, eux qui observent que dans certains cas le poisson servi dans les restaurants locaux vient tout droit de Rungis. A terme il est prévu que les touristes puissent s’approcher des éoliennes. Tout un symbole qu’aura accouché la com’.

PHB

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L’affiche conçue par la coopérative des pêcheurs du Tréport. Photo: PHB/JDC

 

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